Architecture

Quelle définition de l’architecture ?

« A style for the job » disait le critique Rayner Banham à propos de l’architecte anglais James Stirling. Dans une période d’incertitudes, nous reprendrions bien à notre compte cette formule. Aux réserves près que nous essayons de construire des architectures possédant un certain nombre de constantes :

  • des architectures situées à double titre, induisant des pratiques publiques et privées, en fabriquant des cours intérieures comme celle de l’hôtel d’entreprises Brulon-Cîteaux dans le 12e arrondissement et en offrant un éclairage naturel le plus adapté, généreux ou contrôlé;
  • des architectures écrites : travaux de métallerie initiés par Alain Payeur pour les grilles du boulevard Richard-Lenoir, dessins des garde-corps et matrices à l’agence ou en association avec des graphistes;
  • des architectures socialement innovantes : les logements déclinent une nouvelle approche du « vivre ensemble », grâce à des espaces communs partagés, des appartements évolutifs tout au long de la vie des habitants.

Comment articuler architecture et formes urbaines ?

Le modèle économique des réseaux induit densité et compacité. On évoque une densité de 60 logements / hectares nécessaires pour amortir un réseau. L’équilibre est atteint  grâce à la mixité des fonctions, logements, équipements et activités permettant d’optimiser, de lisser la production énergétique, de limiter les pics, et d’équilibrer les déplacements. Conjuguer densité et mixité permet un regard alternatif et décomplexé sur l’habitat individuel groupé, autour de formes urbaines collectives performantes.

Quelles sont vos préoccupations en matière de logement ?

Le confort des habitants et le  « vivre ensemble ». Le repérage du site et l’orientation des bâtiments dans la ville, leur forme urbaine, couplés à une approche bioclimatique, permet d’appréhender au mieux le confort des usagers et leur qualité de vie. Dans un logement, cette qualité se matérialise par des éléments simples : la qualité de l’air, la surface habitable, la lumière naturelle et le soleil, les apports thermiques gratuits, le confort acoustique, les vues lointaines, les espaces extérieurs et les prolongements du logement.
Les services partagés des espaces communs (laverie, hall, terrasse collective sur le toit, chambre d’amis, jardin, vélos, places de parking et voitures en auto-partage, cours et formes urbaines collectives) réduisent les coûts par la mutualisation des services et renforcent le sentiment d’appartenance à la ville. Ils permettent d’optimiser les surfaces habitables et de créer des lieux de vie et d’échanges intergénérationnels.

Le logement évolutif et intergénérationnel permet d’accompagner les habitants au fil de leur vie et de leur accorder le droit de rester dans leur logement s’ils le souhaitent. La structure modulaire et la distribution judicieuse du logement rend les T3 ou T4 adaptables dans le temps. Une pièce transformable devient un salon, une suite parentale ou un studio avec entrée distincte ou partagée, facilitant, en échange du logement, l’intégration d’un jeune qui garde les enfants au début de la vie du couple, ou d’une aide familiale qui accompagne la personne seule ou le couple vieillissant. Entre deux périodes, la famille bénéficie d’espace et occupe tout l’appartement. Ce détachement possible d’un logement a aussi des visées économiques : location d’un studio à certaines époques de la vie pour alléger les charges.

Quel statut donneriez-vous à la lumière en architecture ?

La lumière signe l’appartenance géographique d’un bâtiment à un territoire : de Lille à Marseille, de Stockholm à Tripoli, l’inclinaison des rayons du soleil guide l’écriture architecturale et le traitement des façades, ainsi que la composition urbaine dans  la recherche d’ombre ou de soleil.
L’architecture, la forme urbaine, les espaces publics sont intimement liés à l’orientation des bâtiments, à leur rapport au soleil et à la qualité de lumière qui en résulte. Une lumière du nord ou du sud, de l’ouest ou de l’est, une lumière froide, chaude, incidente ou rasante, modifient le tracé des villes et le parcellaire mais aussi le dessin des façades et l’organisation des bâtiments.
La lumière donne à lire les matériaux, une enveloppe, un volume, un bâtiment.
Le travail sur les matériaux est intrinsèquement lié à l’incidence de la lumière, permettant de la capter par le travail de la matière (matrice, relief, reflet), la filtrer (moucharabieh, « voir sans être vu ») et de la conduire (fibre optique, panneaux de verres, canons à lumière, lumière zénithale…).

Urbanisme

Quelle est la définition du projet urbain aujourd’hui ?

Le projet urbain est composé par les tracés, la hiérarchie des voies, le découpage parcellaire, la construction de l’espace public et les règles d’édification. Ces disciplines, et surtout leur articulation, nous semblent aujourd’hui partagées et demeurent le socle de projets capables de résister à l’édification de projets dans le temps : temps de la conception et du dialogue, temps de la construction mais aussi de la gestion et de l’entretien, temps de l’appropriation et de la réversibilité. De fait une capacité à définir des éléments stables (tracés, espaces publics notamment) et d’autres plus flexibles selon la conjoncture.
Aujourd’hui des disciplines ont élargi le champ d’un projet urbain, autrefois focalisé sur la programmation publique du logement collectif et des équipements : les mobilités, l’activité économique et commerciale, les écosystèmes, la participation sont autant de nouveaux paramètres qu’il faut intégrer et associer aux équipes. Répondre à l’exigence de « la ville passante », permettre sa traversée, éviter les impasses et créer les conditions d’émergence de la rue, de rues différentes, constitue l’essentiel de notre travail.

À l’ère des métropoles et de la métropolisation, quelle est la place du projet ?

La participation à de grands projets à l’échelle métropolitaine (Toulouse, Plaine du Var, Douai) et mégapolitaine (Vitry-sur-Seine, Gonesse, Atelier International du Grand Paris, ateliers économiques) nous a montré que, contrairement à une idée souvent reçue, les projets à grandes échelles correspondent aux bassins de
vie des habitants. Au-delà et en-deçà des documents de planification, l’intérêt de plans guide consiste à articuler des logiques sectorielles, notamment en terme de mobilités, difficiles à saisir normalement. C’est aussi l’échelle pertinente pour appréhender les écosystèmes.
L’échelle métropolitaine s’intéresse, dans le cadre de projets d’agglomération ou intercommunaux, à la régulation des développements urbains en périphérie des centres-villes pour éviter la formation de villes « à deux vitesses ».
À l’échelle de la mégapole, c’est surtout la complexité qui nous passionne : avec l’expérience des Halles et celle des gares du Grand Paris, nous nous sommes intéressés aux interconnexions que nous appelons mangroves urbaines, et nous avons aussi étudié les grands complexes asiatiques notamment Singapour .

Dans un contexte économique difficile, comment partager et financer de grands projets urbains ?

Les projets urbains ne sont pas nécessairement grands, du point de vue de leur périmètre. Dans certaines villes françaises ou européennes, ils peuvent être l’articulation de projets à haute valeur ajoutée dans le cadre d’une vision plus large et partagée de l’évolution urbaine, dans une relation de confiance entre les maires et les architectes-conseils. Cela dit, les exigences de développement durable et les contraintes économiques imposent un nouveau mot d’ordre : optimiser le foncier, les infrastructures, les bâtiments. C’est le défi passionnant du moment qui suppose invention et décloisonnement.

 En quoi la question énergétique influence-t-elle le projet urbain, voire la forme urbaine ?

Réduire l’empreinte écologique en améliorant le niveau de confort passe assurément par une approche sensible et environnementale de l’urbanisme qui s’appuie sur une gestion de projet partagé et, comme le dit Philippe Madec, nécessite d’intégrer très en amont le « maître d’usage », autrement dit le citoyen. La réduction de la consommation énergétique n’a pas forcément pour corollaire la décroissance, mais elle nécessite une optimisation des dépenses dans plusieurs domaines : production de chaleur, production d’air frais, production d’eau chaude, transports de marchandises, de matériaux, de déchets, circuits courts ou circuits optimisés et sources énergétiques renouvelables, transport de personnes, fabrication des matériaux.

Cette optimisation repose aujourd’hui sur trois leviers majeurs : le premier est une réappropriation bioclimatique des ressources naturelles, le vent, le soleil, l’eau, la biomasse, et de manière plus générique les matières premières, en partie inspirée des habitus des anciens qui n’avaient pas accès à l’énergie comme aujourd’hui, et adoptaient un environnement et un comportement bioclimatique. Le deuxième repose sur une mutualisation des besoins, par la mise en place de réseaux, qui permet de réduire en les foisonnant la consommation, de lisser les effets de pics qui sont les plus consommateurs et les plus exigeants pour un temps limité, de combiner et faire évoluer les sources énergétiques et les terminaux.  Le troisième repose sur l’économie du recyclage, les matières recyclables apparaissant comme une nouvelle « matière première » aux portes des villes, réduisant de fait le coût des transports des nouveaux matériaux créés, outre la qualité d’apporter une réponse à la gestion des déchets.

Paysage

Paysage, espaces publics, quelles différences ?

À l’époque de « l’urbain généralisé » (Françoise Choay) ou, pour reprendre l’expression des belges à propos de leur environnement, à celle du « pas de paysages sans maison », l’environnement urbain et agricole, artificiel et naturel, minéral et végétal, doit composer un ensemble.
Récupération des eaux, systèmes géothermiques, usages des jardins, parkings, font participer le bâti et l’espace public ou ouvert d’un même ensemble. De plus, l’intervention en milieu existant sur les lieux en transformation  (parvis de gare, friches industrielles, quais) s’effectue souvent avec des reprises de structure ou d’étanchéité complexes. La réalisation du jardin des Halles sur un ensemble bâti de cinq étages en est un exemple.

Quelles sont les qualités d’un espace public ?

Sa capacité d’usage et d’appropriation : cela suppose de libérer du sol et d’implanter judicieusement le mobilier urbain pour qu’il réponde à plusieurs usages. Parfois d’inventer de nouveaux dispositifs : par exemple, nous avons débarrassé les places de marchés des mâts électriques pour les forains, en proposant des trappes au sol.
L’organisation des jardins ou des places doit concilier la maîtrise des flux permettant à la fois des aires calmes, des passages, des jeux d’enfants. Mais il faut aussi conserver des espaces libres, à disposition, dont on ne connaît pas a priori l’usage : c’est ce que nous proposons sur le tarmac de la piste de Montaudran à Toulouse, nouvelle grande adresse toulousaine, qui accueillera aussi des activités que l’on ne peut entièrement prévoir à l’avance.
Sa pérennité : cette première exigence d’usage impose de s’assurer de la résistance des mobiliers urbains et des sols. 

Quels sont les process de production des paysages du « périurbain » ?

La question se décline selon deux axes :
– quelle production et quelle manière de produire garantiront les espaces libres de demain ?
– quels paysages agricoles et industriels construire pour nourrir et faire fonctionner durablement les métropoles de demain ?
Le regard de l’agence se porte en priorité sur les territoires périurbains. Aujourd’hui objets de convoitise et d’abandon, espaces vulnérables et de transition, ils sont les laboratoires de la transition énergétique et porteurs de mutation des paysages : comme dans le jeu de go, il s’agit de capturer les vides plutôt que de cerner les pleins pour préserver la multiplicité des paysages ouverts par l’économie de la ressource.
Au Raquet, à Douai, à l’articulation des champs cultivés, des zones d’activités, des friches et des cités minières, nous mettons en place quatre parcs thématiques, utiles pour améliorer la biodiversité, préserver ressources, biomasse, eau, agriculture biologique, et créer du lien entre ville et campagne. La gestion de ces parcs repose sur les quatre leviers économiques « protecteurs » des espaces ouverts, en lien avec le territoire du Douaisis :
– la transition énergétique avec la fabrique de la biomasse dans un parc forestier, et un réseau de chaleur alimenté par la biomasse collectée plus largement sur le Douaisis ;
– l’économie nourricière et les circuits courts avec un parc horticole en lien avec les agriculteurs ;
– les sports et les loisirs avec un parc abritant un centre aquatique et des terrains de jeux ;
– la gestion de l’eau en techniques alternatives avec le canal et les bassins.

L’agriculture urbaine, sur sol naturel ou artificiel, pose la question de la renaturation des lieux urbains ou périurbains et du portage économique de la nature en ville.
Au Raquet, le parc horticole abrite une ferme urbaine et une légumerie, gérées par une association d’insertion par l’emploi pour des personnes en handicap, déjà sur place pour des activités de blanchisserie et de restauration. Cette ferme urbaine biologique consolide l’activité agricole alentour. Les activités et les paysages ouverts sont préservés, des limites à la périurbanisation dressées. Cette gestion économique s’accompagne d’une intégration sociale et solidaire.
À Paris, aux Halles, nous réalisons le plus grand toit-terrasse végétalisé, accessible de plain-pied au public et construit sur un immeuble enfoui de cinq étages. Parce que tout paysage urbain, minéral ou végétal, est un paysage artificiel faisant corps avec un substrat construit, sur une ville palimpseste mêlant émergences techniques, ventilations, végétation, cette expérience d’envergure est un atout considérable dans la réflexion sur les îlots de fraîcheur, les terrasses techniques et la cinquième façade. De nouvelles formes de présence de la nature en ville émergent lorsqu’on s’intéresse aux sols minéralisés, à la gestion des eaux pluviales, aux fermes urbaines sur toitures ou sur façades verticales, relativisant ainsi le concept d’emprise au sol non constructible.